L'empire Samsung, symbole du miracle coréen
D'épicerie familiale à conglomérat tentaculaire, la firme aux trois étoiles est à la fois le fruit et le moteur de la renaissance de la Corée du Sud. Son poids dans l'économie du pays suscite le respect des Coréens, mais fait aussi craindre des abus.
Bill Gates programmait dans son garage, les frères MacDonald tenaient un stand de hot-dog, Lee Byung-chull, lui, était épicier, reconnu pour ses nouilles et son poisson séché. Le monde aime les success-story, et le fondateur de Samsung en a fourni une de choix aux Coréens.
Derrière les « trois étoiles » (« Sam Sung » en coréen) de la marque se cachent les leitmotivs du fondateur : « devenir grand, devenir fort et durer éternellement ». En 73 ans d'existence, les objectifs n'ont pas changé et c'est le fils du désormais légendaire Lee Byung-chull, qui préside à leur application.
L'épicerie est devenue une compagnie nationale puis un conglomérat tentaculaire qui place ses différentes filiales au sommet de chaque marché qu'il investit. Car les téléphones et autres téléviseurs, connus tout autour de la planète ne sont que la partie immergée du géant Samsung. BTP, pétrochimie, banque et assurance, construction, hôtellerie, ou même nucléaire et armement... la liste est longue et dégage des profits considérables : 166 milliards d'Euros en 2010, c'est presque un cinquième du PIB de la Corée du Sud.
Produit du système
Car aussi internationale qu'elle soit, la compagnie n'en reste pas moins indissociable du pays qui l'a vu naître : Samsung est profondément coréen, dans son histoire et son organisation actuelle.
Dans les années 60, la dictature compte sur des groupes familiaux pour sortir le pays de la pauvreté. Elle donne à ces “chaebols” un accès facile au financement et protège le marché intérieur, leur permettant d'inonder la planète de produits bon marché. Avant la Chine, la Corée s'est voulue usine du monde, et Samsung en a été l'un des premiers bénéficiaires.
Le groupe réinvestit ses gains dans l'industrie lourde, la logistique, ou la finance et joue des coudes dans les secteurs les plus compétitifs. L'enfant du système en devient bientôt le moteur, et se lie irréversiblement au destin du pays.
En 1997, Samsung est un des rares rescapés de la crise asiatique et aide le pays à se relancer, pour mieux en partager le succès : la Corée du Sud devient la 15ème économie mondiale, et Samsung un des groupes les plus importants de la planète, se plaçant en 2009 en tête du marché de l'électronique mondial.
Compétitive à l'étranger, la marque est déifiée chez elle : plus qu'un champion, Samsung est un symbole du miracle national, respecté et admiré. Partout dans le pays, les publicités jouent sur la fierté des Coréens et leurs promettent un avenir de haute technologie et de réussite économique.
Plus étonnant, on croise, comme à Suwon, de gigantesques « villes Samsung » où se regroupent les différents centres de recherche, d'administration et de production du groupe.
Les 193.000 Coréens qui y sont employés ont pour beaucoup des horaires à rallonge, et subissent la pression d'une organisation très exigeante et hiérarchisée, avec en récompense un certain paternalisme de leur société. Samsung construit leurs logements et leurs écoles, équipe les lieux de travail de galeries marchandes, d'hôpitaux, de gymnases, réservés aux seuls employés.
Prendre en main la vie de ses salariés a de multiples intérêts pour la compagnie : gain en productivité, en loyauté, en cohésion voir même en dévotion. L'illustration la plus connue de cette « esprit Samsung », étant les exercices de team building où se réunissent des milliers d'employés (voir vidéo).
Chorégraphie réalisée par des employés de Samsung à l'occasion de la Coupe du monde 2002
Et malgré l'appétit du groupe en main-d'œuvre qualifiée, les recruteurs n'ont pas de mal à trouver des candidats. « Servir l’entreprise c’est servir la patrie », répètent les haut-parleurs des usines, et les diplômés adhèrent au message en se ruant sur les postes à pourvoir. Le géant a de plus parié sur la formation en sponsorisant les universités, et a même ouvert des écoles pour répondre à ses propres besoins, en design ou en ingénierie.
Le groupe investit, construit, embauche, et s'implique : il est de notoriété publique que les jeux Olympiques d'hiver de 2018 ont été remportés par la ville coréenne de Pyeongchang grâce à la volonté du géant. Lee Kun Hee, « empereur éclairé » de Samsung, est membre du CIO, où il a pu jouer de son influence pour emporter l'organisation.
La « République Samsung »
Un rôle apprécié par le gouvernement : en 2009, le dirigeant, en outre plus grosse fortune du pays, est empêtré dans un scandale mêlant corruption et fraude fiscale, et est même condamné à la prison avec sursis. La présidence coréenne décide alors de l'amnistier pour favoriser la candidature olympique.
Samsung est puissant, trop puissant peut-être pour se conformer aux lois. Les gouvernants sont conscients que de la santé du conglomérat dépend celle des finances publiques et de tous les emplois liés de près ou de loin à ses activité. A ceux qui n'en sont pas convaincus, Samsung s'arrange pour le faire comprendre.
Dans un livre à succès publié en 2010, Kim Yong-chul, ancien avocat du groupe, met en lumière les pratiques de corruption à grande échelle du groupe. Qualifié de « fiction » par le conglomérat, la presse coréenne ne couvre que très peu sa sortie : Samsung a le plus gros budget publicitaire du pays.
Ce n'est pas un hasard si la Corée du Sud est souvent affublée du surnom de « République Samsung ». « Grâce à ses profits gigantesques, Samsung exerce son influence partout : sur les hommes politiques, l'administration, les médias, et même les universitaires. Sans compter les juges et les procureurs », confie Kim Ky-won à la Croix. Ce professeur à la Korea National Open University, rajoute qu'« Il n'existe pas dans les autres pays développés un exemple pareil d'emprise sur la société et sur l'opinion ».
Réformer Samsung serait donc une question d’intérêt national. Car malgré les scandales de corruption ou le suicide d'un vice-président du groupe, qui en dit long sur les conditions de travail dans l'entreprise, Samsung reste la fierté des Coréens. L'illustration de la revanche de ce petit pays, longtemps dominé par ses voisins, qui fait figure aujourd'hui de modèle de dynamisme et d'ambition.
En 2011, Samsung a confirmé les siennes : devenu leader mondial des smartphones, il a investi la somme record de 38 milliards de dollars dans la recherche et le recrutement de 25.000 nouveaux employés. « Plus grand plus fort et durer éternellement », les trois étoiles ne comptent pas lâcher de si tôt leur emprise sur la Corée.
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